lundi 22 janvier 2018

CONTE POUR LES ENFANTS SAGES...... ET LES AUTRES

Vengeance de sorcière
Chapitre 1


Dans la pénombre d’une sombre cabane en rondins de bois, au toit de mousse et de branchages, en cette fin d’après-midi automnale, régnait une atmosphère mystérieuse et oppressante. Dans la cheminée où brûlait un bon feu aux flammes rougeoyantes, bouillonnait, dans un gros chaudron, une mixture qui dégageait une odeur nauséabonde.
La pluie fouettait les quatre petits carreaux de la seule fenêtre qui, faute de nettoyage n’avaient aucune chance de laisser passer la moindre clarté.
La porte en bois vermoulu tressautait à la moindre rafale de vent en émettant des gémissements douloureux. Allait-elle résister encore longtemps aux assauts venteux ?
Au milieu de la pièce, une table encombrée de bols, saladiers et d’ingrédients de toute sorte, recevait la faible lumière d’une grosse lampe qui, accrochée à une poutre, se balançait à chaque coup de vent, et sa flamme, vacillante, projetait sur les murs recouverts d’étagères, des ombres étranges et inquiétantes.
Un lit, tout au fond de cette unique pièce, et deux tabourets complétaient le pauvre mobilier posé à même le sol de terre battue.

Mais qui habitait cette étrange demeure ?
Qui cuisinait, dans le chaudron, cette soupe bouillonnante sur la surface de laquelle venait éclater de grosses bulles ?
Qui, en effet, car le lieu semblait inoccupé ? Aucun bruit à l’exception de celui de la pluie sur les carreaux, du grincement de la porte et des craquements du feu.
Aucun ? Pas réellement, car à bien écouter, on pouvait percevoir des pas feutrés et puis aussi quelques bruits de vaisselle.
Alors ?
En regardant bien, il était possible de percevoir une ombre qui se déplaçait. Il y avait donc bien quelqu’un qui se mouvait dans le lieu avec des gestes précis et réfléchis, et ce quelqu’un, à bien observer, était une vieille femme, et c’était elle qui confectionnait cet étrange breuvage. Avec minutie, elle dosait, soupesait avec application, tout en murmurant, sans doute, quelques incantations magiques, prenant garde à ne pas se tromper dans la confection de sa recette, recette ancestrale qu’elle tenait de sa mère qui elle-même la tenait aussi de sa mère et ainsi de suite …..

Une voix nasillarde se fit alors entendre :
« Ah ! Ah ! Je crois que j’y suis. Il ne manque plus qu’une once de ce produit et tout sera parfait ! »

Puis, un bol à la main, la vieille femme s’approcha de l’âtre, versa le contenu du récipient dans le chaudron et mélangea le liquide fumant avec délicatesse.

Sur le toit de la masure, la cheminée crachait une fumée sombre, que le vent rabattait selon son caprice.
La nuit s’était installée dans la forêt alentour et dans la maison en rondins de bois, l’habitante, satisfaite du résultat de  son travail, s’apprêtait à se mettre au lit.


mercredi 17 janvier 2018

HISTOIRE DE VILLAGE - Il y a des gens méchants, tout de même !



« Canaille ! Voleur ! Tous que vous êtes ! Vous les conseillers municipaux, vous mérit’rez d’être brûlés ! ».

Tout en racontant le harcèlement verbal dont il était la cible, Amable Désiré Buffet, propriétaire à Phipou, rouge comme une pivoine, avait monté le ton en répétant les paroles de son agresseur.
Le maire de Saint-Aubin-d’Ecrosville l’écoutait patiemment et attendait que le calme revint pour poser des questions à celui qui, devant lui, venait porter plainte, en ce 29 novembre 1846.
Mais, celui-ci était intarissable :
« Et puis, c’est point la première fois, ça j’vous promets ! T’nez, en juillet dernier. J’étais point là, alors, il a dit haut et fort à tout l’ quartier qu’ j’étais une canaille et pis un voleur ! C’est plus possible ça !..... Moi, j’vous dis ! Et j’ pourrais vous dire encore que l’ quatre novembre, ça, j’m’en souviens encore, pardi, il est v’nu m’ trouvé, l’animal, pour m’ lancer qu’ j’étais une canaille. Je l’ vois encore, d’vant moi, menaçant, arrogant, qui hurlait : « Toi, canaille, tu mérit’rais être brûlé et si j’ craignais plus la justice que toi, y a longtemps que j’ t’aurais cassé la gueule !! ».
En prononçant cette dernière phrase, le sieur Buffet s’était levé, face au maire, et d’un poing rageur, levé vers le plafond, avait théâtralement interprété la scène avec éloquence, hurlant, soufflant, avant de se laisser choir sur la chaise placée derrière lui, anéanti.
Quelle prestation !
A coup sûr sur une scène parisienne, il aurait remporté un franc succès, animé  d’applaudissements redoublés.
Puis, reprenant son souffle, il sortit de sa poche un large mouchoir à carreaux avec lequel il s’épongea le visage avant de le remettre en place.

Le maire qui s’était légèrement reculé devant l’agitation du plaignant expliquant avec force les scènes dont il avait été victime, craignant quelques débordements, se rapprocha de son bureau. Et, dans le calme revenu, il osa, prudemment, poser quelques questions.
Oui, il était prudent, monsieur le maire, ne voulant pas déchaîner de nouveau le flux verbal et tonitruant de Amable Désiré Buffet.

« Je ne mets nullement votre parole en doute, commença-t-il, car je connais Théodule Joseph Auzoux pour être un homme impulsif et sanguin, mais.......
-          Manqu’rait plus qu’ vous traitiez de menteur, à c’t’ heure ! le coupa le sieur Buffet.
-          Loin de ma pensée, répliqua le maire qui redoutait du plaignant une nouvelle envolée verbale et gestuelle, mais vous comprenez qu’il me faut des  preuves, pour affirmer vos dires. Avez-vous des témoins ?
-          Nous y v’la ! On m’croit point. Mais des témoins, comme vous dites, j’en ai plein !
-          Parfait ! Alors, qui sont-ils ?
Le sieur Buffet déclina l’identité de ceux qui, présents aux divers moments des faits, pourraient les confirmer.

Ceux-ci allaient donc pouvoir être entendus, auditionnés, et ça tombait bien, car l’un d’entre eux était présent, justement.
Il s’agissait de Adélaïde Goujou, sans profession, mais tout de même bien occupée, puisque en plus de son ménage, elle cultivait son potager et prenait soin de sa basse-cour.
Impressionnée devant le maire qui à ses yeux était un haut personnage possédant tous les pouvoirs, elle conta d’une voix ferme qu’en effet, elle avait vu et entendu :
«  Ça, j’peux l’ jurer. Ça s’est passé y a quatre ans, en automne, vers les cinq heures du soir ou à peu près, j’ai entendu l’ Théodule, l’ mari à la Rose, qui disait bien des méchanc’tés au Désiré. On pouvait que l’entendre, d’ailleurs, parc’ qu’il hurlait. Et il en a d’ la voix le Théodule !
-          Et que disait-il, Théodule Auzoux ? demanda le maire qui voulait en finir au plus vite avec cette déposition.
-          Bah ! Il criait : « Tu mérit’rais être brûlé et si j’ craignais plus la justice que toi, i’ y a longtemps que j’ t’aurais cassé la gueule !! ».
-          Vous êtes formelle, il s’agissait  bien de Théodule Auzoux ?
-          J’ l’ai vu comme j’ vous vois, ça pour sûr. J’étais dans ma cour, et je m’ suis avancée, pour voir après qui il en avait l’ Théodule !
-          Et c’était bien après Amable Désiré Buffet ?
-          Comme j’ vous l’dis ! confirma Adélaïde Goujou.


Le second témoin, Benoit Colin, journalier, vint déposer son témoignage après sa journée de travail. Il voulait bien aider la justice, mais pas au point de perdre le salaire d’une journée. D’autant plus que le dit Benoit Colin demeurait à Ecquetot.
Devant monsieur le maire de Saint-Aubin-d’Ecrosville, il confirma la déposition de Adélaïde Goujou.

Le dernier témoin, Joséphine Lelarge dut demander à son maitre, le sieur Védie, propriétaire à Phipou, à s’absenter pour se rendre au bourg. S’agissant d’une « affaire de justice », la permission fut accordée.
Joséphine Lelarge, âgée de vingt-deux ans, native de Barquet dans l’Eure, était domestique depuis son plus jeune âge.
Petite, menue, elle avait le regard droit et franc. Il ne fallait pas lui en conter. Quand elle avait quelque chose à dire, elle ne s’en gênait pas !
Elle déclara, qu’en effet, le quatre de ce mois de novembre, elle avait entendu le sieur Théodule Auzoux menacer le sieur Buffet.
« Pouvez-vous dire à quel endroit s’est déroulée la scène ? questionna le maire.
-          A Phipou, non loin de mon domicile. J’étais avec le Désiré. On arrachait des pommes de terre dans l’ champ. C’est l’ Théodule qu’ est v’nu nous voir. J’ai pas tout entendu, car l’ Théodule m’a m’nacée, alors j’ suis partie chercher l’Adélaïde. ça criait ! ça criait ! une vraie furie l’ Théodule !
La plainte fut enregistrée, bien entendu, comme beaucoup d’autres du même type.
Quand quelque chose n’allait pas, les mécontents en venaient, malheureusement, trop souvent aux insultes, voire aux violences.

Je suis navrée de constater que, presque deux siècles plus tard, cela n’a pas réellement changé !

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Les 10 propriétaires les plus fortunés de la commune, ceux qui par conséquent étaient les plus imposés, participaient aux délibérations municipales lorsqu’il y avait des décisions importantes à prendre.
Cela entrainait donc des contestations et notamment provenant de ceux qui se sentaient mis à l’écart et défavorisés par les décisions prises en conseil.

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Concernant cette plainte :
Qui étaient-ils ?........

Buffet Aimable Désiré naquit à Saint-Aubin-D’Ecrosville, le 17 germinal an 9.
De son mariage avec Emilie Letourneur, il eut, entre autres, un fils Aimable Augustin qui, à l’âge de vingt-cinq ans, épousa la fille d’un autre gros propriétaire à Phipou, Désirée Adèle Vedie.
Ce genre d’alliance permettait d’agrandir le patrimoine.

Colin Jacques Benoit, témoin, journalier ouvrier de ferme, ayant aussi exercé comme cantonnier, décéda à Ecquetot le 20 août 1889, commune où il était né le 11 juillet 1808.
Il était veuf de Marie Anasthasie Dequatremare, décédée le 21 octobre 1886.
Leur mariage avait été célébré, le 14 avril 1831.

Lelarge Joséphine, témoin, célibataire au  jour de la plainte, se maria à Barquet, sa ville natale, le 3 juillet 1855, avec Dubosc Louis Armand qui décéda le 16 décembre 1899.
Fille de Monique Lelarge, née le 4 mars 1823 de père inconnue, Joséphine Lelarge quitta ce monde, le 16 décembre 1899.

Joseph Théodule Auzoux vit le jour à Saint-Aubin-d’Ecrosville le 5 novembre 1815. Il s’y maria le 21 mai 1839 avec Rose Arsène Signol.
Le 11 janvier 1871, son acte de décès mentionne que Joseph Théodule était marchand de vaches.

Saint-Aubin-d’Ecosville, 29 novembre 1846.
Les registres de délibération renferment, décidément,

une richesse de moments de vies.

lundi 15 janvier 2018

LE PETIT RAMONEUR - Chapitre 4


Le soleil prenait de la force. Dehors, les fleurs s’épanouissaient.
Jacques, installé confortablement sur une chaise longue dans le jardin, avait fait ses premiers pas la veille, soutenu par deux béquilles.
Il se sentait bien, à présent.

Il avait appris que Louise était la fille de Monsieur et Madame Blowmerry. Monsieur Blowmerry, riche industriel, avait implanté, quelques années auparavant, une usine dans la région.
Louise avait un petit frère, Jules et une petite sœur, Suzon, qui avait fait ses premiers pas, elle aussi, la veille, en même temps que Jacques, ce qui avait suscité des fous rires en cascade.

Lorsque le temps des cerises arriva, Jacques grimpa, sans aucune aide, cueillir celles, les plus rouges, tout là-haut à la cime de l’arbre.

Que la vie était douce et paisible !
Oui, mais, Jacques pensait sans cesse à ses parents.
Que devenaient-ils ?
Il n’en avait pas parlé à ses bienfaiteurs, ne voulant pas les gêner. Ils avaient tant fait pour lui. Ils lui avaient même permis d’étudier avec Louise, devant le regard vigilant de la gouvernante. Il connaissait ses lettres à présent et savait même écrire son prénom.


Cet après-midi de juillet, alors qu’il regardait, songeur, l’immensité du ciel azuré, Madame Blowmerry s’approcha de lui :
« Alors, mon petit Jacques, tu as l’air bien songeur ? Aurais-tu un souci ?
Ne voulant pas vexer Madame Blowmerry, Jacques répondit par la négative.

« Ne mens pas, je vois bien que tu as souvent l’air triste. Parle-moi de toi ? D’où viens-tu ? »

Alors Jacques raconta, raconta...
Ses chèvres, les champs, le ruisseau, son bon chien Gardien, et puis, et puis….
La masure, les fromages ……
Et encore ….
La vitalité et la force de papa, le sourire et la tendresse de maman, la chaleur de ce foyer aimé et aimant…
Et pour finir, la mauvaise saison, la tristesse du visage de ses parents et la venue de Léon …..

Madame Blowmerry écoutait, sans dire un mot, le flux ininterrompu de paroles. Les vannes du chagrin étaient ouvertes et une inondation de bons et mauvais souvenirs entremêlés avait tout recouvert.

« Pourquoi ? finit par hurler Jacques, en point final.

Madame Blowmerry soupira et attira le petit berger contre elle. La douceur du parfum de Madame Blowmerry calma le jeune garçon.
 Tout en lui caressa les cheveux, la jeune femme se fit rassurante :

« Vois-tu, Jacques, tes parents ont cru bien faire. Ils ont voulu te sortir de la misère en croyant aux belles paroles de cet escroc, sans comprendre que tu aurais préféré être malheureux avec eux, plutôt que loin d’eux. Je crois qu’ils doivent être désespérés. »

Puis se levant d’un bond, elle lança :
« Viens avec moi, nous allons leur écrire et tu signeras en bas de la page. »



Dehors de gros flocons voletaient et la neige recouvrait déjà tout le jardin.
Dans la cheminée du salon, devant l’âtre où brûlait un bon feu, les enfants jouaient. Il y avait là, Louise, Jules et Suzon, mais aussi Jacques.
Monsieur Blowmerry assis dans un confortable fauteuil fumait sa pipe en lisant un journal. A côté de lui, Madame Blowmerry contemplait les enfants, le sourire aux lèvres. Derrière elle, trônait un immense sapin de Noël identique à celui de l’année précédente.
Une servante entra et annonça d’une voix cristalline :
« Le repas est prêt, Madame. »

Jacques leva les yeux vers la servante au regard pétillant de bonheur et lui adressa un large sourire.
N’était-ce pas sa mère, là, devant lui, engagée au service de la famille Blowmerry, depuis deux mois ?




La vie de Jacques avait repris son cours, calme et tranquille entre la famille Blowmerry qui l’avait accueilli comme un nouvel enfant et ses parents au service  de cette même famille.
Rassuré sur son avenir et celui des siens, la peur qui tenaillait Jacques depuis de nombreux mois avait disparu.


Ce Noël-là, fut le plus merveilleux que Jacques vécût, celui du bonheur retrouvé.

dimanche 14 janvier 2018

Il y a des mots comme ça .........



Oui, il y a des mots comme ça, qui sonnent bien et qui, même s’ils semblent vieillots ou un peu précieux, s’accrochent à notre langage quotidien.
Allez savoir pourquoi.

Pour ma part, vous l’aviez sûrement remarqué, j’en use et en abuse pour le plaisir de leur sonorité et pour leur pouvoir d’illustrer les phrases agréablement.

Je vous sens impatients.......
« Que va-t-elle encore déterrer du fin fond de ses vieux dictionnaires poussiéreux ? » Etes-vous en train de penser.
Il est vrai que des dictionnaires, j’en ai moult quantité, qui sont, je l’avoue, un tantinet usés à force d’utilisation. Une ribambelle, classée les uns à côté des autres sur mes étagères, toujours à portée de main, car ouvrages consultés, si ce n’est journellement, au moins, tout de même, une fois par semaine.
Je pense que vous avez deviné où je voulais en venir........

Vous avez raison, je vais réveiller pour vous, aujourd’hui, quelques-uns de ces mots qui désignent une quantité, mais nullement ces mots « fadouilles » comme : peu, beaucoup, énormément..... mais, ceux qui ont de la saveur,  du panache !


Moult !
Rien qu’à le prononcer, il emplit toute la bouche..... Et donc, sans savoir réellement ce qu’il signifie, on  se doute bien qu’il n’est pas insignifiant et qu’il a, même, une certaine importance.
Il est fort âgé ce mot, car il a fait son apparition vers 980. Issu de « Mult », adverbe venant lui-même du latin « multum », il désignait une grande quantité : nombreux – abondant.

Sorti d’usage au XVIème siècle, il fut remplacé par « beaucoup ».

Reste de lui, l’indication d’un tempo musical : « molto ».


Un tantinet !
J’adore ce mot.
Prononcez-le. Ne trouvez-vous pas qu’il est doux délicat, presque un murmure ?
Ce nom masculin fit son apparition dans la seconde partie du XVème siècle.
On employait aussi, un « tantin » ou un « tantelet ». Mots oubliés depuis longtemps.
« Tantinet » est un dérivé de l’adjectif « tantième » représentant une fraction non précisée d’une grandeur. En fait, on peut dire que « tantième » est la version ancienne de la notion de « pourcentage ».

Un « tantinet », très petite quantité d’un tout.


Et puis, cet autre mot......  joyeux comme des rires d’enfants !
Une ribambelle.
Plein d’entrain, il rebondit comme un ballon.
Il fit son apparition vers 1790, provenant sûrement d’un mot dialectal, « riban » désignant un « ruban ».
« Ribambelle », longue suite et donc, par extension, « grand nombre d’hommes ou de choses »,  ou encore suite de figures identiques dont une seule est dessinée sur le dessus d’un papier plié donnant ainsi, lorsqu’il est déplié, une guirlande.

Cette « ribambelle » donne ainsi une image de personnes guillerettes se tenant pas la main en une longue farandole joyeuse, serpentant dans un champ......



Avant d’abandonner cet univers charmant des quantités, voilà encore une autre expression : « treize à la douzaine ». Pas toute jeune d’ailleurs, car elle date de la fin du XVIIème siècle.
Elle résonne comme un cri ou plutôt  une apostrophe  pour attirer le chaland qui passe, toujours à l’affut d’une bonne affaire.

C’est en fait, un geste commercial attribuant, au client, treize objets tout en ne lui en a facturant que douze.
Ce « Treize à la douzaine » se pratiquait sur les marchés, notamment dans la vente des œufs, ou encore chez le boulanger lors de l’achat de petits gâteaux comme les « aguignettes » au premier le l’an.


Il existe encore des ribambelles de mots un tantinet délicats qui méritent de réapparaître dans notre vocabulaire d’aujourd’hui, mais leur découverte demande moult recherches.
Je m’y plonge dès à présent, pour mon plaisir, et aussi pour le vôtre...... du moins, je l’espère.



  Pour cette petite « histoire de mots »,
Je me suis aidée du
« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert

mercredi 10 janvier 2018

HISTOIRE DE VILLAGE - Faut l’enfermer !



« Mais c’est plus possible, ça ! Nom de d’là ! Faut l’enfermer ! »

Tout en avançant d’un bon pas, Jean Robert Lefebvre pestait.
Autour de lui, un léger brouillard voilait champs et bois et le sol du sentier, durci, résonnait sous les pas de ses sabots. L’hiver s’annonçait précoce avec déjà quelques fortes gelées matinales.

Malgré le froid qui piquait, Jean Robert avait commencé de bonne heure sa journée. Il fallait à tout prix retourner la terre avant que celle-ci ne soit trop prise par le gel.
Et puis à bêcher, on n’avait pas froid, pas vrai ?
Ça donnait même chaud.... et soif !
Absorbé par sa besogne, il n’avait pas entendu le « gars Charpentier » qui s’était approché de lui. Cet imprévu l’avait tiré, un temps, de son ouvrage.
Pourquoi était-il venu le voir, d’ailleurs, si ce n’était pour cracher son venin et il en avait, le « gars Charpentier », du venin à cracher !
Mais trop, c’était trop !
Ce n’était pas à son âge, qu’il allait, lui Jean Robert Lefebvre, se laisser faire par ce boit-sans-soif de Charpentier !
Ah que non, alors !
Voilà pourquoi, Jean Robert avait décidé de mettre fin à tous ces tracas que lui occasionnait cet homme malveillant, car cette fois-ci, la situation aurait pu mal tourner.

Alors, sur le chemin le menant du hameau de Phipou où il demeurait, au centre bourg de Saint-Aubin-d’Ecrosville, Jean Robert, tout en maugréant, rassemblait ses idées, afin d’expliquer clairement la situation au maire pour que celui-ci notât sa plainte sur le registre de police

Depuis combien de temps était-il importuné de la sorte par cet homme ?
Importuné ! Il devrait, d’ailleurs, plutôt dire « agressé » !
Jean Robert Lefebvre n’aurait pu le dire, en vérité. Assurément fort longtemps !
Et pourquoi cette animosité ?
Alors là ! Jean Robert Lefebvre aurait été bien incapable d’en donner les raisons, car elles devaient, sans aucun doute, prendre racines dans la nuit des temps, à propos de tout et de n’importe quoi.
Comme beaucoup de querelles, d’ailleurs !

Arrivé à proximité de la mairie, Jean Robert Lefebvre n’était pas plus avancé. A savoir, comment énoncer les faits.

Il regretta de ne pas avoir demandé à Marie Théodore, la femme de Victor Labiche de l’accompagner.
Elle avait, ce matin, puisque se trouvant à proximité, vu ce qui s’était passé. Elle aurait pu expliquer le comportement du « gars Charpentier », et surtout cette bêche levée au-dessus de sa tête et que par bonheur il avait pu arrêter à temps.
Il s’en était bien sorti, Jean Robert Lefebvre. Une chance ! Il aurait pu être mort à cette heure !

Quand il entra dans la maison commune, le maire occupait à des écritures, leva la tête et le salua

« Qu’est-ce qui vous amène de si bon matin ?
-          C’est cause du « gars Charpentier » !
-          Que s’est-il passé ?
-          C’est que d’puis ben longtemps, il est menaçant, et m’injurie à tout propos.
-          Je l’ai entendu dire, en effet. Et qu’elle en est la raison ?
-          Si j’ savais !
-          Et alors ?
-          Alors, ce marin, il est v’nu m’ voir. J’étais dans mon champ. Après avoir lancé injures et grossièretés, il a essayé de m’ tuer !
-          Allons, vous avez l’air d’aller bien ! Heureusement d’ailleurs !
-          Sur, mais quand il a levé sa bêche, au-d’ssus  d’ ma tête, à son regard, j’ai ben vu qu’il voulait en finir. C’est qu’ j’ai vu la mort de près ! J’ai paré l’ coup avec le bras qu’est tout endolori, à c’t’ heure. Et pis, en partant, i’ m’a dit qu’ la prochaine fois, i’ m’ rat’rait pas !
-          Vous le connaissez, le Charpentier, il a la tête près du bonnet, mais ce n’est pas un mauvais bougre.
-          Vous y allez vous ! on voit ben qu’ c’est point vous.
-          Vous avez des témoins ?
-          Et que oui ! Ce matin, la Marie Théodore Deschamps, la femme au Victor, elle a tout vu.
-          Et qui encore ?
-          L’Ambroise, celui qui travaille à Vitot.
-          Ambroise Riclin ?
-          Oui, tout juste ! Lui i’ pourra dire que d’puis ben longtemps, le « gars Charpentier » m’ cause ben du tracas.


Monsieur le Maire hocha la tête.
Il pensait qu’il allait devoir interroger les témoins et essayer de régler ce différend avant que n’arrive un drame.
Mais il savait aussi, Monsieur le Maire, que chacun donnerait sa version. Alors, qui croire ?
Mais, il devait d’abord s’assurer des faits et expliquer au « Gars Charpentier » que régler un malentendu à coups de bêche n’était pas une manière de faire.

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Comment s’acheva cette histoire ?
Mystère !
Tout ce que je peux vous apprendre, c’est que, Jean Robert Lefebvre n’est pas mort assassiné.
Il rendit l’âme, chez lui, dans son lit, à l’âge de soixante seize ans.
C’était le 12 mars 1840, soit neuf années après ce dramatique incident.
Son épouse, Marie Catherine Deperrois, le rejoignit, en 1847, le 6 juin.

Marie Théodore Deschamps, épouse Labiche, dut quitter la commune de Saint-Aubin-d’Ecrosville, car aucune trace d’elle ni de son mari dans les registres après 1832.

La déposition des faits du témoin Jean Pierre Riclin, âgé de 22 ans, et donc considéré comme mineur au moment des faits, fut-elle recevable ?
Encore une énigme !
Ce que je peux vous apprendre, c’est qu’il décéda à l’âge avancé de quatre-vingt-quatre ans, le 28 janvier 1893, à Saint-Aubin-d’Ecrosville.

Et puis, l’agresseur, le « gars Charpentier » ?
Si je l’ai nommé ainsi, c’est parce que je n’avais que son patronyme, sans autre précision pour l’identifier plus précisément.
Et des « Charpentier »... c’est pas ça qui manque !!!


Un petit fait divers trouvé dans
 les registres des délibérations municipales de Saint-Aubin-d’Ecrosville.
C’était un certain jour de fin d’automne 1831.





lundi 8 janvier 2018

LE PETIT RAMONEUR - chapitre 3

Combien de temps resta-t-il inconscient ?

Le réveil fut difficile. D’abord, il sentit une forte douleur à sa jambe gauche. Il n’osa pas ouvrir les yeux, essayant d’identifier où il se trouvait.
Il n’était pas sur une paillasse. La couche était trop moelleuse.
Il n’était pas dans une écurie. Il faisait chaud et la pièce sentait bon.
Où était-il, alors ?

Il pensa tout de suite à l’hôpital, mais les vastes dortoirs aux lits alignés à se toucher étaient beaucoup plus bruyants et il y flottait une odeur de médecine. Ce n’était pas le cas.
Il se risqua à ouvrir les yeux. La lumière lui fit mal tout à coup et il eut des difficultés à ajuster sa vision, flue, tout d’abord, puis de plus en plus nette.
Il découvrit une chambre douillette aux fenêtres garnies de voilages transparents. Le lit dans lequel il était allongé possédait un énorme édredon tout gonflé. Une cheminée prodiguait une douce chaleur et les bûches crépitaient doucement comme pour respecter le repos du malade. Sur une table de chevet à sa droite, un verre et quelques médecines.

« Maman ! Viens vite ! Il a ouvert les yeux ! »

A qui appartenait cette petite voix fluette ?

Il vit alors se pencher sur lui, le visage d’une fillette d’environ son âge et celui d’une femme coquettement vêtue et qui ressemblait un peu à sa mère.
Les deux visages lui souriaient.

« Alors,  demanda l’élégante dame, comment te sens-tu ? Tu nous as fait vraiment très peur.
-      Tu sais, lorsque tu es tombé dans la cheminée, renchérit la petite fille avec malice, mon petit frère a cru que c’était le bonhomme Noël qui arrivait ! »

Jacques ne répondit rien. Il savourait ce moment de bien-être. Si ce n’était la souffrance lancinante de sa jambe, la vie lui aurait semblait bien douce.

« Tais-toi, voyons, Louise, tu vas le fatiguer », poursuivit la dame élégante.

Puis, s’adressant à Jacques :

« Il va falloir manger maintenant, pour reprendre des forces. Le médecin a dit que tu en avais au moins pour deux mois. Tu aurais pu te tuer, mais tu n’as heureusement qu’une jambe cassée.

S’adressant de nouveau à Louise :

« Va, ma Chérie, demander à la cuisinière de monter, pour ce jeune homme, un bon bol de bouillon. »

Ce ne fut qu’au cours de son rétablissement que Jacques appris réellement ce qui s’était passé.
Il était, en effet, tombé. Intrigués par le bruit de son corps sur le sol, les domestiques étaient arrivés. En le découvrant là, inconscient, ils avaient alerté leur maîtresse. Devant le piteux état du petit ramoneur, celle-ci appela le médecin.
« Une belle jambe cassée », conclut le docteur.
Puis hochant la tête, il poursuivit :
« Mais ce n’est pas tout …. »

Devant le regard interrogatif de la maîtresse de maison, il précisa :
« Ce gamin, comme beaucoup de son âge, est dans un état déplorable. Mal nutrition, épuisement physique, avec en plus une bonne pneumonie ! Il faudrait le conduire à l’hôpital. Qui est responsable de lui ?
-      Je n’en sais rien, avait répondu la maîtresse de maison. Un horrible bonhomme s’est présenté ce matin pour proposer de ramoner les cheminées. Celles-ci en ayant grand besoin, nous avons accepté.
-      Où est-il à présent, cet horrible bonhomme ? Je suppose qu’en apprenant l’accident, il a poursuivi sa route, sans demander son reste ?
-      C’est fort possible, conclut la dame.
-      Bon, nous ne pouvons rien faire de plus à présent. Il faut le conduire à l’hôpital. Si il est robuste, il s’en tirera, si non……..

Il fut convenu que le petit ramoneur serait installé dans une des chambres de la nursery, pour qu’il reprenne ses esprits. La maison était spacieuse et il y avait de quoi le nourrir. On verrait par la suite.