mercredi 23 mai 2018

HISTOIRE DE VILLAGE - Culotté !





Ce fut avec des éclats de rire que le jeune Jacques Thomas Coulvée s’en était allé, traversant en sautillant, le champ de trèfle de son voisin.
Oui, comme un sale gosse qui, malgré les interdictions, faisait un mauvais tour et s’en réjouissait.
Ce n’était pas la première fois, d’ailleurs, que ce jeune homme s’autorisait cette traversée, prétextant que c’était le chemin le plus court pour rentrer chez lui.
Le propriétaire du champ, Guillaume Sourbel, avait été se plaindre, à plusieurs reprises, auprès du maire de la commune d’Ecauville, accusant ce « mauvais sujet » de saccager délibérément ses cultures et qui, malgré de nombreux avertissements, s’obstinait.

« Et si au moins, i’ passait toujours au même endroit ! avait précisé le plaignant. Mais ce vaurien, i’ traverse mon champ en diverses places ! Ça fait plus de dégâts, pardi ! »

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Ce matin-là, 17 novembre 1821, vers les 10 heures, Jacques Thomas Coulvée récidiva, écrasant à qui mieux-mieux le trèfle, avec un plaisir non dissimulé.
N’en pouvant plus, Guillaume Sourbel s’empara d’une fourche et le poursuivit en le maudissant.
Mais le jeune Jacques Thomas, ayant pris une bonne avance sur son poursuivant, s’arrêta un instant, fit face au propriétaire du champ et le nargua :
« Vins donc un peu là, avec ta fourche, va ! T’es point près de m’ rattraper ! »

Puis, s’esclaffant bruyamment, il se retourna, baissa son pantalon et montra ses fesses, avant de s’enfuir en courant, tout en se reculottant.

Un affront qui passa très mal, et qui fut aussitôt rapporté au maire de la commune.

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Jacques Thomas Coulvée était le cinquième enfant de Claude Coulvée et Marie Geneviève Renault qui avaient grandi dans la commune et s’y étaient également mariés, le 13 avril 1794.

Avant lui avaient vu le jour,
·         Claude, en 1795,
·         Marie Geneviève, en 1797,
·         Puis, les jumeaux, Pierre et Marie, qui ne vécurent qu’une journée, celle du 1er janvier 1801.

Jacques Thomas naquit donc le 29 décembre 1803, deux années après la naissance et la mort des jumeaux, ces deux petits êtres bien trop chétifs pour survivre.

Alors, toutes les attentions maternelles se fixèrent sur Jacques Thomas.
Cette mère ne voulait-elle pas donner à son nouveau-né, tout le trop-plein d’amour qu’elle n’avait pu déverser sur Pierre et Marie que la mort lui avait enlevés bien trop vite.

Et puis, la vie n’apportait pas que des joies, loin de là, et il fallait faire avec tous les malheurs qui jalonnaient son chemin.
Et la maison du couple Coulvée fut de nouveau endeuillée.
Ce fut le père, Simon Claude Coulvée, fauché en peu de temps, alors qu’il n’avait que quarante ans et qui fut porté en terre le lendemain de son décès, dans la froidure hivernal du 7 janvier 1807.
Marie Geneviève Renault devint ainsi la « veuve Coulvée » en ce début d’année 1807, avec à charge trois enfants dont l’aîné, Claude, venait juste d’avoir dix ans.

Trois enfants ?

N’y avait-il pas un dicton ancestral qui disait que dans une famille un décès était toujours suivi d’une naissance ?
Ce fut le cas en effet, car, alors que Marie Geneviève venait d’ensevelir son époux, un nouveau petit être prenait vie en elle.
Ce fut un garçon qui arriva le 20 août 1807 et qui fut déclaré, en mairie d’Ecauville, sous les prénoms de Prosper Augustin.

Quatre enfants !
Ce n’était pas une mince affaire !
Quatre petits à préserver !
Et Marie Geneviève, veuve Coulvée, qui se devait de travailler pour rapporter, au foyer, de quoi vivre, prit les décisions qu’elle pensait être les meilleures.
L’ainé, Claude, fut placé dans une ferme. Revint à la petite Marie Geneviève la charge d’épauler sa mère aux soins du ménage et à la garde de ses deux petits frères.
Une lourde charge pour une fillette qui n’avait pas encore neuf ans. Mais c’était ainsi et elle ne s’en plaignit pas.
Pour la « petite maman », le nouveau poupon, Prosper Augustin, devint « son bébé », quant à Jacques Thomas, ce fut autre chose, car il n’écoutait pas sa sœur. Il profitait même des moments où elle était occupée pour crapahuter, ici et là, et faire les pires bêtises.
La petite fille bien que faisant de son mieux pour s’acquitter de sa tâche, n’avait aucune autorité sur son jeune frère, pas plus que sa mère, d’ailleurs, qui, fatiguée de ses journées de labeur, se contentait, de temps à autre, de lui donner une bonne taloche qui n’avait aucun impact sur le caractère de ce jeune effronté.
Jacques Thomas grandissait en « chien fou », sans foi ni loi.

Puis, les enfants partirent les uns après les autres.
Claude avait trouvé femme à sa convenance, à Graveron-Semerville. Elle se nommait Marie Catherine Bonnel. Ils se marièrent le 7 novembre 1820.

Et puis, ce fut le tour de Marie Geneviève de quitter le logis parental.
Sa mère n’était pas peu fière, le jour du mariage de sa seule fille, car celle-ci, en ce 27 janvier 1820, épousait un « vrai monsieur » qui en savait des choses ! Pensez donc, il était « instituteur » !
En épousant Pierre Toussaint Toutuny,  Marie Geneviève devenait une dame respectée, en sa qualité d’épouse de « Monsieur l’instituteur de Saint-Aubin-d’Ecrosville ».

Jacques Thomas, toujours turbulent et insouciant, fut placé chez un menuisier, pour apprendre le métier. Un garçon travailleur, toutefois.
Quant à Prosper Augustin, jeune garçon calme et docile, il travaillait chez un tisserand.

Marie Geneviève Renault, veuve Coulvée, était fière de ses petits, de tous ses petits, même de son Jacques Thomas qui lui causait pourtant, en raison de ses rébellions, bien du souci.

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Suite à l’incident du 17 novembre 1821, monsieur Bobin, Maire d’Ecauville, dut intervenir afin que le calme revienne.
Les turpitudes du jeune homme avaient déchaîné  le mécontentement général.
En premier, bien sûr, Guillaume Sourbel qui voyait son trèfle ruiné par les incessants piétinements du fils Coulvée.
Mais aussi, François Couturier et François Melet qui habitant à la limite d’Ecauville et de Saint-Aubin-d’Ecrosville en avaient assez des frasques de ce jeune homme, et notamment, lorsqu’il revenait éméché, après avoir passé plus de temps qu’il ne fallait à boire au café de Saint-Aubin.
Le maire, donc, essaya de raisonner Jacques Thomas, lui disant :
« T’es presque un homme à présent. Dix-huit ans que tu as. Penses à ta mère qui se donne tant de mal pour vous nourrir. Tu pourrais peut-être l’aider, non ?

Oui, il pouvait, en effet ! Mais, on ne change pas comme ça !

Le calme revint, à la grande satisfaction de tous.

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« M’sieu’ l’ maire, v’nez vite ! J’ crois bin qui va y avoir un mort ! »

Au pas de course, le maire suivit l’homme qui était venu le prévenir.
Le soleil éclatait en chaleur orageuse en cette fin mai.
La cloche de l’église sonna.
Il devait être midi.
Pas une heure pour déranger le monde, alors que le repas attendait.

Au bout du champ de Guillaume Sourbel, régnait une grande agitation. Mais le calme se fit à l’approche du responsable de la commune et les personnes assemblées là, s’écartèrent pour le laisser passer.
Sur le sol, gisait Guillaume Modeste Sourbel, la jambe gauche ensanglantée. A côté de lui, son père, Guillaume Sourbel ne semblait pas être en meilleur état. Son bras droit soutenait son bras gauche dont la manche de la chemise, déchirée, laissait voir une plaie sanguinolente.
Debout, près des deux hommes, une fourche à la main, le regard vide, le teint livide,  Jacques Thomas Coulvée.

Pas besoin d’être devin, devant ce spectacle, pour comprendre ce qui venait de se passer.
Mais, quel avait été le déclencheur de tout cela.
« Encore cette vieille querelle de voisinage ! Cela ne finira donc jamais ! » pensa le maire.

Mais là, il y avait eu agression et blessures. La justice ne pouvait fermer les yeux, aussi, après avoir soigné les victimes, ce fut immédiatement que comparut Jacques Thomas Coulvée, devant le procureur.

Bien difficile à résoudre cette histoire. Ce fut la parole des Sourbel, père et fils, contre celle des Coulvée, mère et fils.
Qui avait commencé à injurier l’autre ?

Pour Guillaume Modeste Sourbel, ce ne pouvait être que le fils Coulvée.
« J’ai entendu crier, dit-il. Alors, j’suis sorti d’ la grange et c’est là qu’ j’ai vu le Coulvée frapper l’ père. Alors j’ai pris la fourche et j’y suis allé, pour l’ défendre. »

Alors Guillaume Modeste, le plaignant, expliqua, que le fils Coulvée lui avait arraché la fourche des mains et avait frappé, lui d’abord, puis son père ensuite.
Puis il montra le pansement qu’il avait en haut de la cuisse, là où les dents de la fourche avaient pénétré, puis précisa :
« L’ père a reçu un coup aussi. Une dent d’ la fourche dans l’ bras. »

La version adverse fut bien différente. Jacques Thomas raconta les faits, comme ils s’étaient passés, selon son point de vue.
« J’ me prom’nais avec la mère. On parlait. Quand l’ père Sourbel est arrivé et nous a insultés, la mère et moi, parce que, soit disant, on marchait sur son champ. Et pis, il a l’vé la main sur la mère, alors j’ai voulu l’empêcher, pour sûr. Alors, c’est là qu’ le fils est arrivé, la fourche en avant. J’ai voulu m’ défendre, pour sûr, en lui enl’vant la fourche, et le v’là qui s’ lance sur moi et qui s’embroche ! Et l’autre, le père, qui s’en mêle ! »

La veuve Coulvée confirma les dires de son fils.
Le père Sourbel certifia la version relatée par son fils.
Alors ?

Alors, il y avait eu blessures et il fallait réparation.
Le secret du verdict fut bien gardé, car il ne vint pas jusqu’à nous.

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Après tout ce sang versé en ce joli mois de mai 1822, la vie reprit son cours.
Et je suis prête à parier que Jacques Thomas, qui avait dix-huit ans, s’engagea un temps dans l’armée, afin de voir du pays et surtout de s’acheter une conduite.
Il n’y avait rien de mieux, en ces temps anciens, que l’autorité militaire pour remettre les idées en place aux jeunes écervelés !
Et ce fut sûrement efficace, car Jacques Thomas Coulvée s’assagit, épousant le 5 mars 1832, une jeune fille native de Feuguerolles, Emilie Sophie Delamare. Le couple vint s’installer à Ecauville où Jacques Thomas exerça la profession de menuisier.
Décédée, cinq mois plus tôt, le 2 octobre 1831, sa mère, Marie Geneviève Renoult, veuve Coulvée, n’eut pas le bonheur de voir son fils enfin rentré dans le rang. Son décès lui permit de ne pas vivre le drame de la mort prématurée, à l’âge de vingt-huit ans, de son dernier fils, Prosper Augustin, survenue brusquement, le 27 septembre 1837, au domicile de son frère aîné, Claude.

Jacques Thomas, lui, décéda à Ecauville, le 3 novembre 1858, à un âge pas très avancé, cinquante-quatre ans.

Ce fut en aîné de la famille que Claude Coulvée se chargea de toutes les inhumations familiales.
Propriétaire d’une petite ferme à Ecauville, il y finit sa vie, ne rejoignant sa famille au cimetière du village que le 26 novembre 1876.
Il avait bien vécu, puisque il affichait quatre-vingts printemps.

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Et les Sourbel, père et fils ?

Guillaume Sourbel décéda le 9 janvier 1832, à Ecauville, à l’âge de soixante-dix ans.
Son fils, Guillaume Modeste, le suivit de peu, car ce fut, le 17 décembre 1835, qu’il quitta ce monde. Il avait quarante-cinq ans.

Marie Victoire Renault, seconde épouse et veuve de Guillaume Sourbel et Marie Catherine Victoire Fourey, veuve de Guillaume Modeste Sourbel, réunirent leur solitude.
La première à partir, fut Marie Catherine Victoire Fourey, le 19 décembre 1844.
Puis, ce fut Marie Victoire Renault qui « ferma la marche », le 6 juin 1851.
Au moment de leur mort, la première avait soixante-trois ans et la seconde, soixante-dix-huit ans.


En voilà encore une affaire !
Et tout cela parce qu’un « derrière » avait été dévoilé !
Quand je vous disais que lire les délibérations
des conseils municipaux était une réelle aventure !
Ecauville, 17 novembre 1821.  

HISTOIRE POUR LES ENFANTS SAGES ........ ET TOUS LES AUTRES.


GOBE-MOUCHES 
La fin de l'histoire

Voilà pourquoi encore, aujourd’hui, ce lieu se nomme « Gobe-mouches ».
Et on peut encore y voir les ruines d’un château dans le fouillis épineux des buissons et l’enchevêtrement des lierres grimpants.

Si le dragon a disparu depuis bien longtemps, il y a toutefois une énigme.
Sur le devant de la cabane délabrée, on peut voir, de tout temps, un chat au pelage blanc faisant sa toilette et dont les yeux, d’un vert clair d’une limpidité extrême et insaisissable, avec  un quelque chose d’inquiétant, à vous glacer les sangs.
Qui est-il ?
A qui appartient-il ?

Certains diront, mais on dit tant de choses, qu’il est la réincarnation de la vieille dame dont la chevelure était de neige et les yeux d’un vert clair d’une limpidité extrême et insaisissable, avec, justement, ce quelque chose d’inquiétant, à vous glacer les sangs.



Ne vous chamaillez surtout pas !



 Le scoop du jour !

On se « chamaillait » déjà au début du XIVème siècle !
Eh oui !

Et même avant d’ailleurs, mais pas avec les mêmes mots...
Le verbe « chamailler » est le mélange de deux autres verbes, plus anciens ceux-là.
·         « Chapier » (1080), mot sympathique car exprimant l’action de tailler en pièces et de frapper (rudement d’ailleurs) en combattant.
·         « Maillier » (1175), tout aussi guerrier, signifiant « donner des coups ».
Comme vous l’avez deviné, ces deux verbes trouvaient leur emploi dans le langage des soudards.

En 1540, « chamailler » fut utilisé à la forme pronominale. A partir de cette date, on SE chamaillait.
Cette nouvelle forme verbale amoindrit peu à peu la violence du mot  qui ne trouva son emploi que dans le cas « d’une dispute au sujet de futilités ».

Au milieu du XIXème siècle, une chamaille était tout simplement une dispute.
Un chamailleur (chamailleuse au féminin) désignait, à cette même époque, un combattant. Ce mot a laissé la place à « qui aime se chamailler ».
« Un chamaillis », depuis 1541, mais sorti d’usage à la fin du XVIIIème siècle, n’était autre qu’une querelle confuse, accompagnée d’un excès de tapage. Charmant pour les voisins !

De tout cela, seul le nom « une chamaillerie » a résisté au temps. Nous le devons à Madame de Sévigné qui l’employait souvent dans ses écrits. Avait-elle donc tant de désaccords que cela dans son entourage ? Non, peut-être tout simplement des réflexions aigres-douces qui s’achevaient par des bouderies persistantes ou des mots d’esprit....

Voilà ! Je vous souhaite une journée calme et paisible, sans chamailleries et j’espère que vous ne me chercherez pas querelle d’avoir « déterré  l’épée de guerre » des chamailleurs.


Pour cette petite histoire autour d’un mot,
Je me suis aidée du
« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert.



jeudi 17 mai 2018

ARSOUILLE !




Ce mot vient du verbe « arsouiller » dont l’origine est très incertaine.
Ce verbe, toutefois, apparu à la fin du XVIIIème siècle, possédait, au moment de la Révolution, un sens très fort, celui de « maltraiter », voire plus d’ailleurs, celui de « massacrer ».

Le nom, tiré de ce verbe, « une arsouille » devait avoir également le sens de personnage louche et douteux, qui traîne les rues, surtout les nuits sans lune, assassinant sans vergogne.
J’imagine très bien le scénario ....... Vous aussi,  je suppose ?

Enfin, une arsouille est, de toute façon, un personnage peu fréquentable !
Ça vous l’avez deviné, également.

Mais, tout évolue......
1792, une arsouille était un « souteneur de tripot »...... Donc, se faire traiter d’arsouille, à cette époque, était un tantinet injurieux.
Au milieu du XIXème siècle, le sens du mot s’adoucit. Un arsouille n’était autre d’un mauvais sujet, un délinquant, un ivrogne.

Ce mot marqua beaucoup la presse parisienne dans la première partie du XIXème siècle.
Il se rapportait même à une certaine catégorie d’aristocrates riches et excentriques qui gaspillaient l’argent, attitude scandaleuse aux yeux des ouvriers pauvres de la capitale.
Un lord anglais, lord Seymour, habitué à toutes les extravagances et dépensant sans compter, reçut d’ailleurs le surnom (peu élogieux) de « Milord l’Arsouille ».
La presse s’empara de cette appellation qui fut attribuée à bien d’autres personnages du même type !
« Arsouiller » avait aussi prit une autre signification, celle de « se livrer à une vie de débauche », plus en lien avec le « souteneur de tripot »,  je suppose.

Pour ma part, lorsque je demande à un de mes petits-fils que je soupçonne de faire une bêtise :
« Tu fais quoi, l’arsouille ? »
Cela se traduit, bien sûr par : « Tu fais quoi, petit chenapan, saperlipopette et sacripant ! »


  Pour cette petite histoire autour d’un mot,
Je me suis aidée du
« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert.


Sacré caractère !


Il existe, depuis toujours, des personnes paisibles et d’autres qui ont toujours quelque chose à redire ou trouvent continuellement prétexte à polémiquer.
J’ai découvert un de ces personnages et je souhaiterais vous le présenter. Pour ce faire, il va vous falloir me suivre, à reculons, jusqu’au milieu du XIXème siècle, dans ces années où, il faut tout de même le préciser, quiconque trouvé à ramasser des fruits dans le champ du voisin, écopait d’une peine d’amende, voire de quelques jours de prison.


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Jean François Auzoux naquit à Villettes, petit village de l’Eure, le 24 novembre 1810.
1810 ! Le village reprenait son souffle après la Révolution, celle de 1789, et ses chambardements.
1810 ! L’Empire, le Premier !
1810 ! La France était, encore et toujours, en guerre. Cette guerre dévoreuse d’hommes jeunes et vigoureux.
1810 ! Encore et toujours les réquisitions pour les armées !
1810 ! Année où avoir un fils était la perspective de le voir partir, arme à l’épaule, et ne jamais le voir revenir.

Le petit Jean François hurlait dans son berceau. Serait-il de ceux-là dans quelques années !
Nul, en ce jour, ne pouvait le dire.
L’avenir était si incertain !

Ce fut Jean François Auzoux Père qui alla présenter l’enfant mâle à la maison commune de Villettes, afin de déclarer sa naissance.
Jean François Auzoux père exerçait le métier de charron.
Marie Henriette Loisel, la mère, s’occupait de son ménage et comme toutes les femmes de ces temps-là, soignait la basse-cour et cultivait le potager.

Déjà, très jeune, Jean François Auzoux fils montra qu’il avait du caractère et pas forcément des meilleurs.

Tout comme son père, et surtout sa mère, il avait de la voix et ne manquait pas une occasion de crier bien haut ses opinions et ses mécontentements. Dans ces temps troublés, passant rapidement de République à Empire, d’Empire à Royauté, pour revenir à la République, il aurait été plus prudent de  ne pas trop revendiquer.

Jean François Auzoux n’avait pas encore vingt ans lorsqu’il fut condamné pour la première fois.
Tout avait commencé lorsque monsieur le maire avait décidé de faire entreprendre des travaux au presbytère et de faire clore par un mur la propriété.
Henriette Loisel, épouse Auzoux, un soir de début juin 1839, en avait montré son mécontentement, au moment de la soupe.
« C’est qu’ le mur qui va mett’ not’ maire, il est sur not’ terrain. Des voleux, tout ça, des voleux ! »
La pauvre femme s’en étrangla de colère !

Le lendemain, dès potron-minet, la femme Auzoux s’était rendue à la maison commune, et là, elle avait envoyé à la figure du maire, tous les noms d’oiseaux qu’elle connaissait, et elle en connaissait la Henriette. Le maire resta calme. Il expliqua à la femme Auzoux qu’il était dans son bon droit et qu’il ne la volait en aucune façon.
« Je me réfère au bornage existant », avait-il déclaré, mais il ne fut pas entendu.
Henriette Loisel, femme Auzoux, déchaînée, injuria de plus belle le représentant de la commune.

Tout aurait pu en rester là, mais Jean François fils s’en mêla. Le lendemain, en effet, rencontrant Constant Raitre, le berger du sieur Melay, la conversation se porta sur le mur du presbytère, et il s’ensuivit :
« Alors, y paraitrait qu’ la Henriette a fait scandale hier ? lança le Constant sans malice, avec une pointe d’humour.
-          Ah ! J’ vois qu’ ton maître y t’a raconté ! rétorqua le Jean François, déjà sur la défensive.
-          C’est point ça, car c’est tout l’ village qu’est au courant, pardi. Elle a d’ la voix la Henriette !
-          Si on nous volait pas.....
-          C’est l’ bornage ! Y a pas vol !
-          C’est y qu’ tu s’rais du côté des voleux, toi ? hurla le Jean François qui commençait à s’énerver. Parc’ que si c’est l’ cas, j’vas t’en donner, moi !
Puis, mettant sa menace à exécution, Jean François fils leva le bâton qu’il tenait à la main et frappa Constant Raitre à la tête.

Abasourdi, Constant Raitre porta ses mains au sommet de son crâne, et les retira couvertes de sang.


Alors, en ce 13 juin 1839, comparurent, devant le Tribunal de Police correctionnel de Louviers, Jean François Auzoux fils, pour coups et blessures volontaires, et sa mère Henriette Loisel, femme Auzoux, pour outrage et injures au maire de la commune de Villettes dans l’exercice de ses fonctions.

Le verdict :
Jean François Auzoux fils fut condamné à vingt-cinq francs d’amende et aux frais et dépens du procès.
Henriette Loisel, elle, écopa d’une amende de cinquante francs et aux frais et dépens du procès.

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Le caractère n’empêcha nullement le jeune homme d’attirer le regard des demoiselles, ou était-ce en raison de ce caractère, justement, qu’elles s’intéressaient à lui ?
Peu importait d’ailleurs, car une seule s’appropria Jean François et le mena au mariage. Il s’agissait de Marie Julienne Girard.
La cérémonie eut lieu à Canappeville, le 30 avril 1849, lieu de résidence de la future.

La jeune épousée, Marie Julienne Girard, avait vu le jour le 15 janvier 1819 à Canappeville où ses parents Nicolas Girard et Marie Barbe Auzoux, cultivaient un lopin de terre.

Cette union calma-t-il un temps Jean François Auzoux ?
Peut-être ! Mais, j’en doute un peu.
Ce qui est certain, c’est qu’aucune plainte contre lui ne m’est parvenu.
Jusqu’au jour où............


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16 novembre 1855

Il faisait un peu frisquet, ce matin-là. Un léger brouillard flottait au-dessus des champs. Une belle journée d’automne s’annonçait, car le soleil pointait à l’horizon dans un ciel bleu.
L’automne, en cette mi-novembre, s’était bien installé et entrait lentement dans l’hiver que les anciens prévoyaient rigoureux.
La terre allait se reposer pour renaitre au printemps.
Les hommes allaient se rentrer au chaud, s’occupant aux diverses réparations pour faire passer le temps de ces journées hivernales où le jour paresseux tardait à se lever et s’éteignait de bonne heure en soirée.

Ce matin-là, donc, César Leclerc faisait sa tournée. Garde particulier et assermenté du Marquis Charles Théodore Casimir de Toustaint de Limesy[1], sa charge consistait à surveiller les terres et bois de son maître.
Gare aux braconniers ! C’est qu’il avait l’œil le César !
Sa tournée lui permettait de croiser diverses personnes et de discuter un brin, histoire de, mais aussi d’être au courant de tous les évènements.
Ce jour-là, il avait rencontré le charpentier, Benoit Letellier, et le tonnelier, Placide Selle.
Tous trois bavachaient calmement lorsqu’ils aperçurent, s’approchant d’eux, sur le chemin, le Jean François allant d’un bon pas. Arrivé à la hauteur des trois hommes, celui-ci s’écria, en s’adressant au César :
« Ah, te v’là toi, fripon, voleux. C’est comme ça qu’ tu gagnes ton pain, en bavant su’ l’ compte des autres. Canaille ! »

César Leclerc connaissait bien le Jean François, aussi, ne voulant pas envenimer les choses, il garda le silence. Mais cette attitude ne fit qu’exciter d’avantage le sieur Auzoux.
« Tu réponds pas, hein, canaille ! C’est y qu’ tu s’rais un lâche. T’as d’ la chance, va ! Si t’étais seul, j’ t’aurais tué d’un coup et sans procès ! »
César Leclerc répondit alors par cette mise en garde :
« Fais ben attention ! T’as déjà été placé et j’peux encore te faire placer, va ! »

Cette phrase voulait-elle dire que César Leclerc avait fait emprisonner Jean François Auzoux pour un quelconque délit ? Si c’était le cas, l’animosité du Jean François contre le garde en était assurément la cause.
Hélas, si ce fut le cas, aucun document pour l’affirmer !

Alors, déchainé au possible, Auzoux hurla, avant de s’éloigner :
« Toi, j’ t’emmerde. J’ me fouts d’ toi et d’ ton procès ! »

Ce n’était pas la première fois qu’Auzoux prodiguait de pareilles injures envers le sieur Leclerc.
Déjà, il y avait quelques semaines, vers la fin septembre, par-là, les deux hommes s’étaient croisés au triage de la Grande Banque, au détour du chemin de Louviers, et Jean François Auzoux avait déjà proféré des insultes au garde particulier, en ces termes :
« Te v’là grand lâche, grand brigand. Tu pass’ras sous ma main. J’ai tué d’ tes lapins et j’ t’en tuerai encore. Et quand j’ serai placé, j’ te fouts un coup d’ fusil. »

Et puis, il y eut aussi cette autre rencontre, quelques jours plus tard, sur le chemin des Hauts. Le garde particulier Leclerc discutait avec la femme à l’Auguste Convenant.
Jean François Auzoux vint à passer par là, et bien sûr, s’en prit à son « ennemi juré », sûrement en raison d’une histoire de chasse ou ...... de braconnage.
« C’est ton chien, vaurien, qui a levé une compagnie de perdrix. Grand brigand ! Si j’avais mon fusil, j’ tuerai ton chien. »
Jean François avait dit cette dernière phrase en désignant du menton le chien du garde qui attendait calmement, assis sur son train arrière, à côté de son maître.

Et puis ce fut une avalanche d’injures et d’insultes de très mauvais goût.
Que d’injures grivoises proférées en si peu de temps !

La pauvre femme Convenant n’en revenait pas de tout ce flux de saletés qui sortaient de la bouche du Jean François. Offusquée et à bout qu’elle était la pauvre femme, aussi s’écria-t-elle, n’en pouvant plus de toutes ces horreurs verbales  :
« Taisez-vous ! Mais taisez-vous donc ! Laissez-nous, vous n’avez point raison ! »

Ce qui fut troublant tout de même, ce fut que quinze jours plus tard, un des chiens de Cézar Leclerc était retrouvé mort !

Mais n’allez pas en tirer trop hâtivement des conclusions !


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Rien ne pouvait calmer notre homme qui, visiblement, avait quelques problèmes avec l’autorité. En voici encore un exemple :

Le 7 novembre 1858, une plainte était déposée, encore une, mais cette fois par le garde-champêtre de Villettes, François Romain Signol. Le chemin de cet homme de loi avait croisé celui de Jean François Auzoux, le long des forrières dans la commune de Villettes, et ce fut, encore et toujours, des injures :
« T’es qu’une quenouille ! » avait lancé, à plusieurs reprises le sieur Auzoux au garde-champêtre avant de le poursuivre, essayant de l’attraper et de le jeter à terre.


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Sacré caractère, en effet, et je suppose qu’il y eut bien d’autres plaintes dont je n’ai pas retrouvé trace.

La fin de cette histoire ?
J’ai bien peur qu’elle n’ait pas de chute n’ayant ni la date ni le lieu de décès de ce fougueux Jean François Auzoux.

Je peux vous apprendre, toutefois, que Jean François Auzoux père décéda quelques mois après la condamnation de son fils et sa femme, le 2 septembre 1840. Originaire de Brosville, il était âgé de soixante-et-un ans. Marie Henriette Loisel, son épouse, vécut jusqu’au 26 janvier 1851. Le jour de son décès elle avait soixante-deux ans et dix mois. Elle n’avait jamais quitté Villettes.

L’épouse  de Jean François Auzoux fils, marie Julienne Girard, quitta ce monde le 5 février 1899. A une année prés, elle aurait connu le tout début du XXème siècle. C’était une vieille dame de quatre-vingt printemps.
L’acte de décès note : « Epouse de Jean François Auzoux », ce qui voudrait dire que l’époux en question était toujours en vie.


Après le décès de tout ce « petit monde bien énervé », le village de Villettes retrouva-t-il son calme ?
Excusez-moi de le dire, mais j’en doute fort.
Des revendicateurs, des mécontents, des énervés, des violents, que sais-je encore, il y en a toujours, ça c’est une certitude. La relève est assurée !


       
Quand je vous disais que les comptes-rendus des registres des
mairies étaient emplis de tous ces faits de la vie....
Ce n’est pas méchanceté, ni médisance de ma part que
de vous les rapporter, simplement un brin d’humour et
un clin d’œil au passé des personnages que je fais, un temps, revivre.
Registres de Villettes.
  



[1] Nous reviendrons dans un autre écrit sur ce noble personnage.